L’écrivain Isidore Ducasse, également connu sous le nom du comte de Lautréamont, est, sans le savoir, à l’origine des premiers soubresauts artistiques d’un des groupes musicaux les plus originaux de notre époque : Nurse With Wound. Dans son œuvre la plus célèbre, Les Chants de Maldoror, l’écrivain définissait le Beau comme la rencontre fortuite d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Les surréalistes, André Breton en tête, ont rapidement fait de Lautréamont un de leurs pères spirituels et, exaltés par la révolte contenue dans ses textes, sont allés jusqu’à s’approprier cette définition du Beau en en faisant l’un des manifestes du Surréalisme, tant elle prônait l’importance des forces du hasard sur la création artistique. Breton écrira : C’est au comte de Lautréamont qu’incombe peut-être la plus grande part de l’état des choses poétiques actuel : entendez la révolution surréaliste !. Et en 1935 Man Ray, illustre mot à mot la phrase de Ducasse dans son œuvre intitulée Beau comme (…)
Or, le tout premier album du groupe anglais Nurse With Wound, paru en 1979 sur leur propre label United Dairies, s’intitule Chance meeting on a dissecting table of a sewing machine and an umbrella, soit la traduction exacte de l’aphorisme de Lautréamont. Avec cet acte revendiqué, Steven Stapleton, leader et unique membre permanent du groupe, s’inscrit d’entrée de jeu dans une perspective surréaliste. Car la création même du groupe relève du hasard : Stapleton, qui n’avait alors jamais joué de musique, était peintre-lettreur dans un studio d’enregistrement. En discutant avec l’ingénieur du son, il obtint le studio pour le samedi suivant. Il appela en catastrophe deux de ses proches amis anglais, John Fothergill, né à Johannesburg et Heman Pathak, d’origine indienne, en leur demandant d’amener toutes sortes d’objets susceptibles d’émettre un son. En une journée ils enregistrèrent leur premier album ; Fothergill à la guitare, Pathak aux claviers, et Stapleton tripatouillant divers outils et jouets ainsi que plusieurs appareils électroniques. Ils ne se doutaient sans doute pas qu’en enregistrant Chance meeting… ils se préparaient à changer le cours de la musique moderne. Aujourd’hui encore, Steven Stapleton en a conscience : L’importance de ce disque c’est qu’il m’a amené en studio car comme vous le savez sans doute aucune des personnes présentes lors de cette session n’était musicien et aucun de nous ne se sentait capable de produire un disque, c’était une tentative et nous n’avions pas la moindre idée de ce qui allait se passer. Et je crois qu’aujourd’hui, presque trente ans plus tard, je n’ai pas l’impression que ma conception de la musique ait changée. Ce disque a plein de points communs avec celui que je viens juste d’achever.
Dès le départ, Stapleton définit sa musique de manière on ne peut plus directe : Nurse music is surrealist music. Le nom choisi pour le projet, Nurse With Wound signifiant littéralement « L’infirmière avec une blessure », relève lui-même du collage ou du cadavre exquis, activités prisées par les Surréalistes. Parallèlement, ses références musicales s’affichent assez nettement. Les premiers pas de Nurse With Wound se glissent entre ceux du Futurisme de Luigi Russolo, de la musique concrète de Pierre Schaeffer et du Krautrock de groupes adulés par Stapleton comme Guru Guru ou Faust. Ce style musical allemand est pour lui plus qu’un simple mouvement, c’est un véritable mode de vie, le mouvement le plus important de la musique moderne, dit-il fièrement. C’est de lui que tout est né, que la vie d’adulte et la vie musicale de Stapleton ont véritablement commencé. Le jeune homme a seize ans lorsqu’il interrompt sa scolarité en 1973. Il correspond alors avec ses groupes favoris, tous des groupes de Krautrock allemands qui l’invitent à leur rendre visite. Stapleton ne se fait pas prier et, encore mineur, part accompagné d’Heman Pathak suivre la scène germanique de près. A cette époque, déjà collectionneur de disques, Stapleton n’hésitait pas à parcourir l’Europe à la recherche d’un disque rare. Arrivés en Allemagne, ils deviennent roadies et y passent plusieurs années. C’est également à cette époque que le futur leader de Nurse With Wound fait ses premiers pas de dessinateur et de graphiste. Il aurait même designé la couverture du mythique album de Cluster Sowiesoso en 1976, mais celle-ci fut refusée par la maison de disques. Quelques années plus tard, c’est sous le pseudonyme de Babs Santini qu’il réalisera toutes les créations graphiques de son groupe et de son label United Dairies.
A l’intérieur de la pochette de Chance meeting…, juxtaposant les photos d’une femme en tenue S.-M. et d’un camp d’extermination, se glisse une feuille carrée nommée NWW List et devenue mythique. Elle y référence environ 300 groupes, presque tous inconnus, influences majeures de Nurse With Wound. Ce que John (Fothergill) et moi avons voulu faire, c’est dresser une liste de nos influences. A cette époque, avant l’internet, il a fallu des années aux collectionneurs de disques que nous sommes pour découvrir ces obscures et rares productions ; et cette liste était une manière de remercier tous ces gens pour leur influence. A l’époque, nous n’avions pas la moindre idée que cette liste deviendrait « légendaire », et ce à un degré complètement ridicule. Il m’arrive d’acheter des rééditions de certains musiciens et groupes figurant dans cette liste et j’y ai déjà trouvé des autocollants y spécifiant qu’ils figuraient dans la liste de NWW […] l’artiste français Jean Cohen-Solal, apparaît dans la liste pour son album Captain Tarthopom dont j’ai récemment acheté une réédition. C’est un musicien exceptionnel qui a collaboré avec le GRM… et la chose dont il est le plus fier c’est d’être dans la liste. Mais le plus fort c’est que la BBC a produit une émission de quatre heures sur la liste. Il semble effectivement que certaines personnes se sont mis à la recherche de chacun des disques des groupes qui y sont cités.
Cette profusion de noms indique le caractère généreux de la musique de Nurse With Wound. Héritière des musiques improvisée, psychédélique, bruitiste, concrète ou ambiante, elle présente aussi des points de comparaison avec la peinture et la littérature, évoquant à la fois surréalisme, Dada et Pataphysique, voire le cinéma. Une forme d’art total où toutes influences se percutent et s’entremêlent à valeur égale. Lorsqu’on interroge Stapleton sur les rapports entre musique et peinture, il dit ne faire aucune différence entre ces deux activités, c’est la même chose. Que je compose un morceau, que je prépare un plat, peigne un tableau ou bien prenne un bain, l’activité la plus simple peut laisser la place à de la créativité ; tout est une question de plaisir. Toutes ces activités me procurent du plaisir. J’adore faire de la musique, j’adore écouter de la musique, j’adore peindre. L’influence de Dada est sans doute la plus présente dans son œuvre, notamment par la récurrence des collages (visuels et sonores) ainsi que le travail sur l’ostranénie (la défamiliarisation). Dada, c’est une forme d’art que j’adore. Tous ces premiers travaux de collage m’ont énormément influencé. Tout ceci a eu un ascendant énorme sur mon travail. Des disques fondateurs comme Homotopy to Marie, Ostranenie 1913 ou The Sylvie & Babs High-Tigh Companion travaillent tous ces idées, sans omettre non plus une approche cinématographique assez évidente. Construits comme des « Hörspiele », les disques de Nurse With Wound sont conçus et montés avec une dramaturgie cinématographique à bien des égards. Grand amateur de cinéma, Stapleton n’est pourtant pas prêt à s’y essayer, préférant écrire du cinéma pour l’oreille. Ses disques, où la voix joue un rôle essentiel, comme sur le récent Echo Poeme Sequence n°2, uniquement enregistré à partir de voix de deux femmes françaises, mettent l’accent sur une « dramatisation » évidente. C’est un peu comme un voyage au travers de différents espaces et de différentes émotions. J’ai toujours adoré les morceaux de musique construits autour d’une voix parlée, c’est d’ailleurs aussi de là que vient mon amour du rap. Les premiers morceaux de Robert Ashley, tels que She Was A Visitor, Purposeful Lady Slow Afternoon sur Automatic Writing et les productions du label italien Cramps m’ont beaucoup influencées. On commence à travailler sur un morceau électronique ou électro-acoustique et dès que l’on y pose une voix l’ambiance change radicalement ; et la présence de cette voix influence la façon dont on ressent la musique […] Poser une des fragments de voix ou un vers de poésie va changer radicalement la perception de l’auditeur, c’est redoutable. La voix est le plus efficace des instruments. Après avoir dédié An Akward Pause à Stanley Kubrick et s’être inspiré de L’Année dernière à Marienbad d’Alain Resnais pour composer le susnommé Echo Poeme Sequence n°2, Steven Stapleton osera enfin s’attaquer à la musique de film grâce à une commande passée par l’Institut Murnau. Le 20 mai 2008, Nurse With Wound jouera à la Cité de la Musique de Paris une bande son originale et inédite pour accompagner le film de Friedrich Wilhelm Murnau, La Terre qui brûle (1922). J’ai été contacté par l’Institut Murnau qui m’a invité à composer une musique pour ce film. J’ai commencé à travailler sur des sons mais je n’ai encore rien composé. Nous espérons pouvoir avoir un piano à queue. Nous allons répéter plusieurs fois afin de nous caler pour que lors de la projection nous soyons au point pour pouvoir improviser sur le film.
Lors de ce spectacle, Steven Stapleton sera accompagné du musicien Andrew Liles, l’un de ses plus proches collaborateurs actuels, aux côtés du fidèle Colin Potter et de Matt Waldron (alias irr. app. (ext.)). Même si Nurse With Wound est un projet mené en solo par Steven Stapleton, l’homme s’est toujours bien entouré. Les collaborations et invités sont fréquents : David Tibet de Current 93, William Bennett de Whitehouse, Jac Berrocal, Jim G. Thirlwell de Fœtus, Tony Wakeford de Sol Invictus, Diana Rogerson, la compagne de Stapleton… sont parmi les musiciens les plus célèbres à avoir visité l’œuvre de Nurse With Wound. Une famille musicale est née, concrétisée autour de quelques maisons de disques emblématiques, Laylah, World Serpent et surtout United Dairies, celle fondée par Stapleton et qui abrite, en plus de ses propres travaux, de nombreuses œuvres toutes plus aventureuses les unes que les autres. Le label, dirigé par le duo Fothergill / Stapleton, est un laboratoire ou chacun d’eux y projette naturellement ses goûts et ses envies, faisant de United Dairies le lieu de l’oblique par excellence. On y trouve pêle-mêle des rescapés du Krautrock (Guru Guru, Uli Trepte), des rejetés de la musique concrète (Asmus Tietchens, Musique Concret) et des génies inclassables comme Operating Theatre, Jac Berrocal, Anima, H.N.A.S. ou Robert Haigh. A l’instar des goûts et inspirations de Stapleton, les artistes qu’il produit viennent de chapelles radicalement différentes. Cela n’empêche pas le label de posséder une véritable cohérence et une ligne directrice très forte. Il est depuis devenu culte et chacun des pressages originaux s’arrache à prix d’or.
Depuis quelques albums, Stapleton s’entoure des mêmes musiciens (Liles, Potter et Waldron), mais se défend pourtant d’avoir formé un groupe, du moins en studio. Nurse With Wound est toujours un projet que je mène en solo. Ceci dit, en concert c’est complètement différent, nous sommes alors un groupe. Pendant des années j’ai refusé de faire des concerts et je n’y voyais aucun intérêt et après avoir vu des concerts de Current 93 ou Coil, je me suis dit que c’était plaisant et que je devrais essayer. J’ai commencé à y prendre du plaisir et aujourd’hui, j’aime me produire devant un public, sans doute pour la part d’inattendu que ça comporte. En fait, à chaque concert que nous faisons, nous essayons d’avoir des invités différents. Il est question que Christian Fennesz partage bientôt la scène avec nous. Je connais assez bien la musique de Fennesz car mon amie est fan. Nous l’avons vu plusieurs fois en concerts et avons discuté avec lui. C’est quelqu’un d’adorable et j’aime beaucoup sa musique. Il est également prévu que nous fassions une tournée américaine lors de laquelle des rappeurs interviendront sur scène.
Le rap… aussi étrange que cela puisse paraître, c’est un genre musical que Nurse With Wound a décidé d’aborder. Après avoir trituré la pop sur deux e.p.’s en duo avec le groupe Stereolab, après s’être essayé à quasiment toutes les formes de musiques expérimentales, Stapleton prépare un album de rap. J’en ai composé à peu près à la moitié. Le rap est mon style musical préféré. J’aime le rap des afro américains. Il y aura énormément de rappeurs sur ce disque. Je travaille sur deux albums. Le premier est un album de musique concrète comme celle que l’on composait dans les années 50, il s’intitule Space Music et sera bientôt fini d’enregistrer. Pour celui-ci il y aura la contribution vocale de Fursaxa. Totalement imprévisible dans ses choix artistiques, il continue d’explorer tous les univers sonores possibles dans son manoir irlandais de Cooloorta. Ainsi, il vient de réaliser un vieux rêve : enregistrer un disque en duo avec le mythique groupe Faust emmené par le leader Jean-Hervé Perron. Intitulé Disconnected, ce magnifique album est une étape décisive dans l’histoire du groupe. Pour la première fois depuis trente ans, Nurse With Wound signe enfin un disque de Krautrock, bouclant ainsi la boucle entamée lors des premières amours musicales et des voyages adolescents en territoire germanique. Mais le plus étonnant reste à venir. Stapleton a en projet d’enregistrer de nouveaux albums en duo avec d’autres figures légendaires de la scène allemande : Harmonia, Cluster et Anima. Soit toutes ses idoles d’antan.
La reconnaissance de ses pairs n’est pas une fin en soi et est vécue très naturellement par le musicien. Il jouit même aujourd’hui d’une consécration générale. Nurse With Wound est en effet porté aux nues depuis quelques années, après des décennies d’ignorance. Les magazines, à commencer par l’emblématique Wire, lui consacrent de longs articles, et des musiciens médiatisés, à l’instar de Jim O’Rourke, le citent en référence et lui proposent des collaborations. Pataphysicien de la première heure, Steven Stapleton vit sereinement sa gloire tardive. Il vient d’achever l’enregistrement de son nouvel album, Huffin’ Rag Blues, qui renoue avec le son dynamique d’antan.
Franck Marguin.
Entretien réalisé et traduit par Christophe Taupin, et paru dans le numéro de printemps 2008 de la revue Mouvement.





